« Ma deuxième langue »

Posté le Dimanche 29 décembre 2013

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Les Feuillets de corde

« Ma deuxième langue »

fichier pdf Feuillets de corde N12 

PARABOLES

Octobre-décembre 2013

Lancement du N°12

dimanche 1er décembre 2013 de 15h-17h

nous accueillerons l’écrivain Corinne Hoex

(Présentation de son travail romanesque par Daniel Simon

et de son oeuvre poétique par Eric Piette)

avec le photographe Daniel Locus

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Daniel Locus, Eric Piette, Corinne Hoex, Daniel Simon

Corinne Hoex lit un extrait de son livre « Le grand menu »:

https://soundcloud.com/user-750795099-90825386/corinne-hoex-lit-un-extrait-de-son-livre-le-grand-menu

 

Texte de Corinne Hoex

 

Parmi les quelque six mille langues du monde, un grand nombre est menacé d’extinction à plus ou moins brève échéance. Ce phénomène s’accélère d’année en année. L’Unesco fournit des chiffres : 50 % des langues sont en danger de disparition ; une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines ; si rien n’est fait, 90 % des langues vont probablement disparaître au cours de ce siècle.

Le muscle le plus fort de l’organisme est la langue.

Je veux la langue. Il me la faut en bouche. Si elle s’échappe, je me jette sur la première qui passe. Mordre. Meurtrir. Saisir la chair vivante. Le rat tiède du dedans. Le rôdeur humide aux yeux brillants qui traque le chat noir de ma gorge. Miaulement rauque au mufle rose.

Je veux la langue jusqu’à la rompre. Je la dresse, verticale, divisée par un zip. Je l’érige, écarlate, éclairée de papilles, sur le golgotha de ma glotte, brigande aiguë qui se délivre. Je l’étire jusqu’à toi en sa traction impitoyable. Frein forcé. Arraché. Muscle saillant, braqué, doublé de veines violettes.

Je veux la langue amoureuse. La langue ravageuse enroulée à la tienne. La pourlécheuse. La lapeuse. La dévoratrice. La barbare.

Je veux l’intarissable. La sécrétante. La langue pavlovienne, réflexe, conjonctive. Bave épaisse, mousseuse, spumeuse, dégoulinante. Bave de crapaud, de boa, de chien, de ver, d’épileptique. Râles. Ruminations. Bave enragée, rebelle. Arrière-goût de colère.

Je veux la langue pour qu’elle mousse. Glandes salivaires exultantes. Parotides. Sous-maxillaires. Sublinguales. Les productives. Les déchaînées. Baves. Baves. Fleuves de baves. Je veux le ptyalisme et la sialorrhée. Baves blanches, vipérines. Écoulements visqueux. Sanies. Boues souterraines. Liqueurs inassouvies. Glaires troubles, écumeux. Rages. Venins. Morsures.

Je veux la langue guerrière. La musculeuse. La barbillonnée. La langue hémorragique, vasculaire, sanglante. Maxillaires belliqueux. Puissants masticatoires.

Je veux la langue mère. La dévastatrice. La saccageuse. La tortionnaire. La maternelle. Haletante. Énorme. Grasse. Orageuse. Pillarde. Pouls battant. Outre pleine. Enflée. Gavée. Bruyante. Tambour de sang.

Je veux la langue percutante, nette, tranchée, formelle. La langue explicite, qui articule les dentales, tape sèchement sur le palais. La langue dominante. L’officielle. La diplomatique. La langue d’État. La nationale.

Je veux la langue châtiée. L’immuable. La tyrannique. La grévisseuse. La robertienne. Chaperonnée par Boileau. Scrutée par Vaugelas. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. La prudente. La timorée. Tournée sept fois. Gardée en poche.

Je veux la langue pompeuse. Sublime. Incantatoire. Grandiose. Liturgique.

Je veux la langue sacrilège. L’intraitable. La blasphématoire. La forcenée. La ricanante. La langue purpurine arrachée par les tenailles du bourreau. Déracinée. Jetée au feu. Maudissante. Rugissante. Imprécatoire. Jaillissement de sang noir. Crachat projeté.

Je veux la langue polyglotte. La discoureuse. La volubile. Je veux en bouche ses exotismes, ses pidgins, ses sabirs et ses espérantos. Je veux ses charabias, ses galimatias, ses volapüks, ses bichlamars, ses baragouins, ses borborygmes. Je veux ses hottentots, ses boschimans, ses tagalogs et ses wolofs.

Je veux la langue en son onomastique, en sa toponymie, en son hydronymie, en son oronymie. La langue en sa glossématique, en sa morphosyntaxe, en sa phonologie. Est-elle flexionnelle ? Isolante ? Holophrastique ? Polysynthétique ? Transpositive ? Agglutinante ? Est-elle à tons ? Est-elle à clicks ? Est-elle casuelle ? Est-elle inversive ?

Je veux la langue péroreuse, la babillarde, la dégoiseuse, la bobardière. Je veux la goguenarde, la narquoise, la trompetante. Je veux la vocalisante, l’arpégeante, la papillonnante, la folâtreuse, l’hyménoptère. Je veux la zézayante, la zozotante, la bégayante, la hoquetante, la postillonnante, la lapsusseuse, la fourcheuse.

 

Mais surtout je veux l’autre langue. La séquestrée. La verrouillée. L’indigne.

— En avez-vous une deuxième ? Une de réserve ? En avez-vous plusieurs comme ça ?

Silence ! Vous ne saurez rien !

— Allons, mon petit, ouvrez ! Allons, tirez la langue ! Ouvrez, mon petit ! Dites Aaaaa ! Allons, ouvrez grand : Aaaaa…!

Halte-là ! Pas si vite ! Lâchez donc vos spatules. Épargnez-moi vos abaisse-langue. Rangez vos manches de cuiller. Vous ne l’aurez pas. Vous ne verrez rien.

Elle est l’inatteignable. L’irréductible. La clandestine. L’étrangère.

Elle est ma souterraine. La gardienne du gouffre. Postée devant la fosse. Le piège obscur. La trappe. L’entonnoir. La boudinière. L’antre spongieux et mauve. L’énorme triperie. Pas de parapet. Aucun garde-fou. Seulement l’à-pic. L’abrupt. Le trou. La basse-fosse. Camisole de force. Labeur de fond de cale. Syllabes monstrueuses accroupies sous la glotte. Un lièvre se tordant et qu’il faudra mâcher.

Elle est ma téméraire, face à la machinerie. Dents volontaires. Couperets. Turbines qui attaquent. Goût salé des tréfonds. Bulle rose qui dort. Confinée en coulisses. Ramassée sous les joues.

Elle est mon inconnue. Sentinelle du vide. Fosse sombre du souffleur. Balustrade branlante. Penchée sur le vent noir. Trouée. Trouée. Ouverte à tous les vents. Ma rapiécée. Mon affamée. Ma primitive.

Elle est mon indomptée. Celle qui ne s’étire pas devant la glace des lavabos dans la lumière blanche du néon. Ne se pointe pas dans le masque. Ne se disperse pas. Ne se dépense pas. N’a jamais parlé, jamais hurlé, jamais rugi. Jamais murmuré. Jamais dit. Ne connaît que l’obscur. La lumière absente.

Elle est ma langue des tréfonds. Ma recluse. Mon emmurée. Mon abyssale. Ma ravalée. Ma scaphandrière. Elle est ma parente, ma pareille, ma deuxième, ma géminée, ma dérobée, ma revenue. Veilleuse de ma nuit. Silence de sphinx. Rougeur ardente de fleur vénéneuse. Moignon terré à fond de gorge. Remuement. Gonflement. Contraction. Contorsion. Avancement. Retirement. Les mots affluent comme du sang. Je la sens s’allonger. Rouleau de chair papillante. Se pousser contre les dents. Ouvrir ! crie-t-elle. Ouvrir !

 

Edito

 

A l’arraché !

Dans ma langue première, le nom des oiseaux, des lèvres, des jambes  des bras, des regards et des bateaux, dans cette langue primale, vagissements, glossolalies, borborygmes, couinements et roucoulades, dans cette langue capitale, brûlures, froidures, coups et blessures, maux de ventre et de tête, voilures et encablures de rêves, dans cette langue initiale, mère et père, mort et pire encore, rougeurs, hontes, festons de trahisons, malversations, machinations et manducations, dans cette langue du début, ba-ba, bu-bu, bi-bi, bo-bo, be-be et balbuties, billevesées et babeluttes, dans cette langue accrochée à la viande, goûteuses rencontres, liquides raclures et puantes investitures, dans cette langue de départ, de quoi se la clouer, se la tenir muette, se la tourner et retourner sept fois dans la bouche première venue, dans ma langue ancienne, de la place, des trous, des plis, des vestiaires, des couloirs, des tunnels et des ponts, de la matière du monde dispersée en chacun pour faire pousser l’autre, la deuxième, la plus subtile et maligne, la plus vile et toujours en retard du sublime, la seule que je vais perdre un jour, avec soulagement, ma deuxième langue.

 

D.S.

 

Contre-Edito

 

« Pour autant qu’on puisse le savoir, cela commença comme ceci :

Ils tournoyaient dans la cuisine. Il comprit :

–        Ardent lévier.

Il fit :

–        Qu’est-ce que tu dis ?

–        Ardent lévier.

–        Qu’est-ce que tu dis ?

Elle répondit :

–        Il ne faut pas jeter le marc dans l’évier. »

 

André Baillon, Délires, « Des Mots, drame cérébral. »

 

Langage appris, apprivoisé.

Détourner, éliminer la ponctuation de la normalité. Les mots manquent : briser la vaisselle par terre. Le corps-à-corps en exutoire pour se défaire d’une mort annoncée. Ne pas accepter les cécités et langues coupées.

De ses grammaires sans temps, grammaires du corps, l’enfant se défait et se replie au sein d’une chambre où les livres ouvrent à une vie plus réelle. Ne plus comprendre où se situe la fiction et sentir le mouvement des points fixes.

Silence. Ça tourneboule. Se déploie, pas à pas, la langue. Trafiquée, bricolée, balbutiée, murmurée, secrète, incomplète, où se perdent les adjectifs, s’ordonnent les métaphores filées. Le langage des autres s’amenuise et prolifère le tracé d’une ligne brumeuse.

Délirer et délier : synonymes incomplets.

E. P.

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Marc Bolly

traverse @ 18 h 55 min
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Ce n’est pas une critique!

Posté le Dimanche 29 décembre 2013

"Ce n’est pas une critique!"
Photo : Helder Wasterlain
Texte : Catherine Ysmal
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Photo: Helder Wasterlain

Présentation: Eric Piette et Daniel Simon à la Librairie Cent papiers le dimanche

15 septembre de 15 à 17h.

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Marc Bolly

 

Contre-Edito

Nous y sommes, vous vous dites, comment peut-il, ou de quoi parle-t-il, ou, pour qui se prend-t-il ? Allons, lâchons prise, reconnaissons nos faiblesses et nos apports mutuels, allons zenfants, allons marchons, vers le vrai dialogue, la tolérance saine, le respect mutuel, ce que vous dites, franchement, je ne sais encore si je vais accepter de l’entendre, à cet instant, ou plus tard, mais ça viendra, les années affûtent la perfidie commune, ce que vous allez dire, pensez, préparez à m’envoyer ne sera jamais aussi cruel que ce que je me donne comme peine à me juger au nom de ma bêtise, de mon infinie confusion, de tout cela, je crois en savoir plus long que vous, qui me dites la main sur le cœur des choses si tendres et bienveillantes, et pleines de bon sens, que des enfants en meurent à la première écoute, ou sombrent à jamais dans de vagues destins de souris, mais je m’emporte, je divague, m’embrouille, vacille et reviens donc à des parlers bâtards, des phrases bienséantes et renvoie la bête au collier bien serré dans la niche commune, dans l’air des fifres et des tambours d’un hymne doucereux, « Ce n’est pas une critique »….

DS

 

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Posté le Dimanche 29 décembre 2013

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Les Feuillets de corde

 

C’est avec grand plaisir que nous vous présentons les huit premiers numéros de notre revue Les Feuillets de corde (Editions Traverse asbl).

Notre revue se veut effervescente, paraît de façon épisodique et suscite des œuvres de création, écrite, gravée, photographique,…à partit des lieux communs de l’époque… (« Pas de souci », « Ne pas se prendre la tête », « Le temps qu’il nous reste », …).

Chaque présentation publique d’un nouveau numéro fait l’objet d’un lancement avec lectures-performances… Nous accueillons et suscitons également les textes et contributions diverses de nos invités…De longs entretiens, des Podcasts, des textes, des vidéos, des photos sont régulièrement déposés sur notre Blog et notre Site.

 

Esprit des Feuillets de corde

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Inspiré par la Litteratura de cordel brésilienne, surtout active des années ’30 à ’50, qui proposait un

texte simple — épître au gouvernement ou lettre d’amour à la voisine — agrémenté d’une gravure sur bois et s’exposait accrochée sur un fil, Daniel Simon a eu le désir de lancer des lettres à ses contemporains sur des sujets qui touchent à l’actualité ou à la société.

Dès 2013, Daniel Simon pilotera avec Eric Piette la nouvelle série qui paraîtra de façon épisodique (Textes-Photographies, bientôt collages,…).

Dans les Feuillets de corde, il ne s’agit pas d’avoir des humeurs, mais de tenter de manifester de l’esprit ( !) pour le plus grand bonheur des lecteurs.

 

Janvier 2014

Eric Piette et Daniel Simon

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Un cycle d’abonnement normal : 6 numéros en cours d’année : 10 euros (port compris) 

Les Feuillets de corde sont indépendants et ne bénéficient d’aucune subvention.

Vos dons et abonnements sont donc bienvenus !

Virement: Traverse asbl   IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB

Toutes les photos, films, Podcasts sur le blog

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Revue effervescente qui paraît de façon épisodique

Prix au numéro : 2 euros (envoi compris)

Abonnement (les 6 numéros de l’année en cours) : 10 euros

Pilotage artistique : Daniel Simon et Eric Piette

Graphisme et mise en page : Joëlle Salmon

Virement: Traverse asbl

IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB

Production : Traverse asbl

86/14, avenue Paul Deschanel – 1030 Bruxelles – Belgique

traverse@skynet.be       www.traverse.be

Coédition — Diffusion — Distribution : Couleur livres asbl

edition@couleurlivres.be

www.couleurlivres.be

© 2011-2012-2013 Couleur livres asbl

Vous pouvez vous procurer  « les Feuillets de corde » en écrivant et en commandant à www.couleurlivres.be ou http://www.traverse.  

Asbl – Avenue Paul Deschanel 86/14 – 1030 Bruxelles

Tél : 00.32 (2) 216.15.10 – GSM : 0477/76.36.22

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Les Feuillets de corde

Revue effervescente 2011-2012

Collector 8 écrivains – 8 graveurs

Sous pochette papier Crystal

10 euros

Frais de port compris

Gravure : Jean-Pierre Lipit – Texte : Daniel Simon

Gravure : Jean-Claude Salemi – Texte : Vincent Tholomé

Gravure : Roger Dewint – Texte : Jack Keguenne

Gravure : Elisabeth  Bronitz – Texte : Milady Renoir

Gravure : Johanna  Matlet  – Texte : Eric Piette

Gravure : Jean Coulon  – Texte : Jean-Claude Legros

Gravure : Gabriel Belgeonne – Texte : Alain Germoz

traverse @ 17 h 52 min
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Ne pas se prendre la tête!

Posté le Lundi 20 mai 2013

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photo

https://www.facebook.com/pages/Anthony-Ozorai-Photography-wwwozorai-awixcomphotography/309164932460438 

Merci à Ben, Weisgerber pour le choix de la photo.

VIdéo de Jacques Deglas: http://www.traverse.be/ne-pas-se-prendre-la-tete.php

Entretien avec Anthony Ozorai: 

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Sylvie Girault

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Lecture de et par Sylvie Girault (Feuillets °10): 

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Olivier Léon M. Terwagne

 Lectures Olivier Léon M. Terwagne: 

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Lectures de et par Kaltoum Khalil: 

Animation Feuillets N° 10 EP et DS: 

Edito Daniel Simon Feuillets N° 10:    

Contre-Edito Eric Piette: 

Réactions public: 

Deux vers de Marc Dugardin:  

Un signe de Jean-Claude Legros (« Le sport m’a tuer », Feuillets N°7)…

« Ne vous la prenez pas: ils sont assez nombreux pour le faire à votre place ». Les bourreaux qui vous décapitent. Et, surtout, surtout, ne vous faites pas un gros cou: ce sera d’autant plus difficile pour eux. Ils risquent de demander une augmentation: trois coups de hache plutôt que deux, au tarif syndical, c’est quand même 33%, faut pas rire!. Ce serait mal vu, mal ouï, mal senti, mal perçu. On verrait des machins en plastique vert et bleu et rouge dans les rues de Belgique. Des drapeaux et des pancartes. Je n’ose même pas imaginer les slogans. Allez, un seul, ridicule, je l’admets: Têtez-moi mais ne m’étêtez plus. Et Banzaï. »

 

 

 

traverse @ 15 h 03 min
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Le temps qu’il nous reste

Posté le Mardi 16 avril 2013

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Photo: Ben Weisgerber / Texte: Italia Gaeta

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Photos : Ben Weisgerber accorde une importance prédominante au regard et aux sortilèges qu’il produit. Son attention est tendue par les mises en scène de la lumière. Expose régulièrement en Belgique et à l’étranger. Pilote dorénavant les questions photos pour les Feuillets. www.benweisgerber.com/

 

Texte:

Nadia était fatiguée. Des cernes soulignaient son regard, ses yeux étaient brillants et les seaux remplis d’eau savonneuse, lourds. Elle attendait debout dans la cuisine que tous les clients aient quitté le salon et regagné leur chambre. Ils étaient quatre encore sans compter Monsieur Dupont qui trépignait sur place. Demain, une conférence sur les derniers progrès en matière de prothèse dentaire devait avoir lieu à la Faculté de Mons. Ils étaient dentistes, s’étaient rencontrés dans la soirée et semblaient s’être découverts de nombreux points communs. Ils parlaient depuis des heures. Ils élevaient la voix, Nadia les entendait depuis la cuisine. Ils parlaient de la fin du monde qui avait été annoncée prochainement, trente-trois jours plus tard exactement. Chacun disait comment il passerait ses derniers jours sur terre. C’était écœurant de mièvrerie, Nadia en avait la nausée. Ils étaient tous d’accord pour partager ce moment avec leur famille, leur femme, leurs enfants et leurs amis proches. Amen !

 

Ils avaient enfin regagné leur chambre. Monsieur Dupont , soulagé, avait commandé sa bouteille de whisky et il était monté pour s’enivrer comme tous les soirs.

Nadia avait pris la raclette, elle frottait le sol sans oublier l’arrière du bar et le coin près de la fenêtre. C’était à ce moment précis de la journée que sa vie lui pesait le plus quand elle regardait à travers la fenêtre le soir qui tombait. Un bruit l’avait fait se retourner. Monsieur Dupont était venu rechercher une deuxième bouteille de whisky. La bouteille lui avait échappé des mains. Nadia restait à le regarder tremper ses pieds dans l’alcool.

- Nadia, qu’est-ce que vous attendez pour nettoyer ?

Le chef de la réception, monsieur Henri, la regardait les sourcils froncés et les bras croisés.

En tremblant, elle avait pris son seau, sa raclette et son torchon. Elle frottait le sol tellement fort que la raclette s’était brisée. Elle était restée le morceau de bâton en main le regard perdu au-delà de la fenêtre, au-delà du temps.

+ 33

Le corps serré dans son tailleur strict, Nadia vérifiait les réservations. Elle avait reçu bien des félicitations pour l’originalité du décor et du menu de son restaurant. Elle recevait ce soir les plus grands : des chanteurs, des stylistes, des comédiens et hommes de pouvoir. Ils se bousculaient tous pour faire partie des invités du jour. Comme à chaque fois, il n’y avait que des hommes. Pourquoi aucune femme ne franchissait jamais l’entrée de ce restaurant ? Pourquoi aucun homme n’y emmenait sa conquête, son amie, sa chérie ? Nadia souriait. Elle savait qu’aucune femme ne l’égalait. Elle était non seulement très belle mais d’une sensualité à fleur de peau, le parfum sauvage de son corps rendait les hommes presque fous. Elle choisissait chaque soir les élus, ceux qui repartiraient le cœur bouleversé par un baiser, une caresse ou plus encore. Quand l’envie la prenait, elle entraînait un homme dans la cuisine près du placard à balais. Là, elle relevait la jupe. Souvent, elle ne portait rien dessous. Elle regardait l’homme et l’invitait en riant.

-Allez, prends-moi !

Dès que Nadia avait joui, elle le rejetait sans un mot le regard dur. Elle le congédiait. Le prince déchu mendiait tout le reste de la soirée un sourire, une caresse mais Nadia n’aimait pas se resservir du même plat.

Au suivant !

-Bon sang, Nadia. Que faites-vous agrippée à la porte du frigo ? Un peu de décence, voyons !

Monsieur Henri, une moue de dégoût sur les lèvres, semblait en colère. Il avait renvoyé la jeune fille. Elle était partie sans dire un seul mot.

-33

Elle se rappelait le sourire édenté de la marieuse, tout le monde l’appelait « ma tante ». On faisait appel à elle dès qu’une jeune fille était en âge de se marier. Nadia n’avait pas encore 14 ans mais son père la trouvait trop rebelle, toujours prête à discuter ou argumenter. Il avait décidé.

-Toi, il te faut un mari pour te dresser. Tu apprendras à baisser les yeux et à obéir .

Il avait appelé ma tante.

-Trouve-lui un neveu, c’est comme ça dans le village qu’on appelait le futur marié.

-Je veux qu’il soit dur, sévère. Je veux qu’il la mate. Il peut faire ce qu’il veut avec elle mais il doit être le chef.

Ma tante avait trouvé la perle rare. Il avait 50 ans, des maîtresses à pleuvoir et surtout le désir de perpétuer sa race : un vrai étalon au regard d’acier et à la main lourde, dès la première rencontre.

Curieuse, Nadia, le regardait fixement, il l’avait giflée, ses lèvres saignaient.

-Devant moi, je veux que tu sois toujours souriante, heureuse d’accueillir ton époux. Capisce ? Tiens, cela t’aidera peut-être.

Et il avait ricané, il avait mis dans la main de Nadia un nez de clown qu’elle avait fourré dans sa poche presque honteuse.

 

Elle avait profité du sommeil de la nuit pour s’enfuir par la fenêtre de sa chambre. Elle avait marché longtemps, traversé plusieurs villes et fait dix mille boulots. Personne n’était parti à sa recherche. Elle s’était acheté une nouvelle identité, elle s’appelait Nadia Verdi. Elle avait pris le train pour une petite ville du Nord de la France pour commencer une nouvelle vie.

33

Deux heures du matin, elle se retrouvait dans sa chambre minable dans un immeuble de la banlieue carolorégienne  : une pièce enfumée et humide où elle faisait semblant de dormir.

4 heures du matin. Impossible de fermer les yeux !

Elle avait de plus en plus souvent recours à ses rêves éveillés, de minables rêves érotiques, même ses songes étaient bon marché. Elle s’était levée et était sortie dans la rue déserte. Elle marchait dans l’aube naissante, elle avait du mal à respirer, elle avait chaud, froid. Elle avançait sans savoir où elle allait. Elle avait marché pendant deux heures, elle avait traversé deux villages et n’avait aucune idée de l’endroit où elle était. Six coups avaient sonné aux cloches d’une église. Nadia avait posé les yeux sur de petites silhouettes en noir qui se dirigeaient toutes vers le même endroit.  Elle les avait suivies. Assise au fond de l’église, elle assistait à l’office, elle les regardait. Elle se sentait comme eux toute ratatinée de l’intérieur. Elle suivait leur bouche qui remuait doucement pour prier, leurs mains qui tremblaient, elle croyait même parfois entendre des soupirs… de désir ?

Elle se sentait hypnotisée, incapable de quitter des yeux toutes ces ombres, fascinée malgré elle. Leur bouche s’ouvrait en frémissant presque pour recevoir l’Ostie et leur visage se transformait comme après l’amour.

Nadia en frémissait de plaisir.  Elle assistait à leur orgasme quotidien.

Six heures et demie, ils étaient tous repartis. Nadia restait assise près de la statue de la Vierge entourée de roses blanches. Alors le curé s’était approché.

-Je peux faire quelque chose pour vous ?

Il portait une moustache poivre et sel tellement longue que des poils se glissaient dans sa bouche quand il parlait. Nadia aurait voulu s’enfuir. Elle avait fourré les mains dans ses poches pour que le curé ne les voit pas trembler. Tout au fond, ses doigts avaient effleuré un nez rouge tout neuf. Alors Nadia avait ri aux éclats. Elle avait soulevé sa jupe haut sur les cuisses. Le regard troublé du curé la faisait déjà défaillir de plaisir. Elle lui avait chuchoté :

-Crucifie-moi.

La nouvelle avait vite fait le tour du village. Le curé avait une nouvelle bonne. Elle semblait sérieuse, polie et surtout très souriante. Elle avait l’âge du Christ : 33 ans.

 

Texte : Italia Gaeta a baigné dans le monde des histoires transmises par sa famille. Aujourd’hui, elle travaille des contes traditionnels et des récits de vie qu’elle prend plaisir à mettre en scène. Elle est auteure de « Laide » et de « Lee. Histoire d’une adoption » aux Editions Couleur livres, collection Je.

 

Contre-édito 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie »

Apollinaire, Zone.

  

            Ces corps caressés, serrés, chauds ; ces corps raides, dépossédés, rongés. Ta main tremble. Vacillent les visages des vivants et des morts. L’oreille, parfois, prend forme.  

            L’horloge séquence la nuit, le silence, l’ennui.

            Et puis, tu marches. Tu écoutes la chansonnette des amours sincères, tu voudrais apprendre le poker, et les réverbères masquent la lune.

            La poussière des promesses, la présence de toutes les Jeanne des express internationaux (Ô Blaise, sommes nous ?) ; toi, debout, sur un quai après avoir joué à la roulette russe.

            Tu épuises le face-à-face à l’heure du loup. 

            Des corps écœurés et surpris de tenir, tu fais des alliés ; ils ont parfois l’épaisseur d’un aller et retour sur lequel tu griffonnes. Et tu inventes des raisons de reprendre, essoufflé.

           Le temps qu’il te reste grésille. Tu as été en retard toute ta vie. En vibrant, le camion poubelle emporte les sacs jaunes.

 

E.P.

 

Edito: 

« Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
c’est de ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d’eux »

Le petit bal perdu (extrait), Bourvil

Sur le quai des corps, des objets, des misères, des amours, du temps éparpillé, dehors, dedans, infidèle, inégal et radical, temps perdu et à perdre, tendu comme un diable bondissant de nulle part, nous saisit l’épaule, nous entraîne à l’insu des comètes dans un endroit très mal famé, mal fagoté, par manque de temps peut-être, des Grands Propriétaires.

Et me voilà, à cet instant, au bord, en zone interlope, hinterland infini où je vais en éclaireur parfois dans l’insomnie féroce de la répétition, je regarde l’horloge, le train entre en gare bientôt, mon ticket est déjà poinçonné, alentour, ça court et ça s’inquiète des horaires de la même façon qu’hier et que demain, c’est bientôt l’heure, le train va arriver, je suis curieux des prochaines étapes.

DS

Présentation à la librairie Cent Papiers le 31 mars de 15 à 17h

par Eric Piette et Daniel Simon

Réalisation Jacques Deglas: http://www.traverse.be/le-temps-qu-il-nous-reste.php

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Photos Eric Piette

Vidéo de Jacques Deglas suit et Podcast des lectures

Invités:

feuillets de corde et temps de glace: le tps qui reste

 

il est quatre heures du matin

elle le sent, elle ne va pas se rendormir

 

c est le printemps dans ce satané pays, il a encore neigé..

hier soir , elle a mal tiré les occultants , ainsi,  elle peut encore  apercevoir, par l interstice, un petit bout de ciel de nuit, livide, où se detache le squelette d un arbre nu, comme un presage..

 

elle enfonce sa tête dans l oreiller de plumes, relève ses couvertures et caresse automatiquement son corps nu, lui aussi comme cet arbre qui refuse de bourgeonner en ce faux printemps, son corps enfoncé définitivement dans un  hiver létal

 

la peau est encore tannée par le soleil des iles et douce, son corps , elle le connait parfaitement, c est un sac de coutures

elle le connait si l on peut dire, sous toutes ses coutures

le ventre est un peu replet et doux, elle arrive au pubis qu elle a voulu glabre, le caresse doucement jusqu’ à la béance qui libère des arômes celestes, enivrants de vie

elle jette un autre coup d oeil dehors où se remettent à tomber des flocons anesthesiants de volupté sur ses blessures qui ne se refermeront jamais

bientôt des pluies de l au delà du monde, des pluies venimeuses viendront ruisseler à travers un azur dément sur l étendue malade de son esprit

 

le medecin lui a affirmé : « un mois, maximum »…

lle sait, donc.

 

elle continue de se parcourir doucement sous  la chaleur bienfaisante de son édredon

 

le temps qui reste, elle va l occuper à transformer ce mécanisme branlant en sensations divines, en fulgurances

 

demain elle appellera M, il ne saura rien de son drame

il continuera à l aimer, à la célébrer , à transformer ce corps de douleur en mane de plaisir

 

alors, elle oubliera, elle l aimera aussi comme on aime un alchimiste, elle aimera aussi ce corps à l histoire impitoyable

elle se dira, pour se rassurer que DIEU existe,  qu il y a des ailleurs plus cléments

pensera tout bas « DIEU je ne dis pas que tu n es pas, je dis juste que je ne suis plus »

le denouement sentira la chair à plein nez

il sentira la fête, la celebration rayonnante de la complémentarité entre le souffle ultime de la chair et la respiration haletante de la pensée

 

un jour, un jour à la fois

laissez moi la resurrection de la chair, l esprit se libère à l approche de l inéluctable

 

le temps qu il me reste

je veux l arracher definitivement au vertus rassurantes de la raison, mourir folle comme j ai vecu

le temps qu il me reste se comptera en caresses, en tango des peaux

 

elle pense à deux phrases si similaires et si opposées

« je compte les jours »

« mes jours sont comptés »

elle sourit

le jour se lève

 

Susy Cohen

LE TEMPS QUI RESTE /  LE TEMPS QUI ME RESTE ?

Parole imaginée de neurochirurgien

17 février 2011

« Ars longa, vita brevis »

 

Jeudi matin. Grosse matinée opératoire ! Les cas les plus lourds. Ceux pour lesquels Il est indispensable que tous les membres superspécialisés de l’Equipe soit présents et en forme. Ceux qui s’occupent d’installer le cadre de navigation stéréotaxique. Cadre sans lequel rien ne peut s’accomplir. Ceux qui les guident pour l’emplacement des broches intracrâniennes en vérifiant avec une rigueur millimétrique que les images de la Résonance Magnétique livrent les coordonnées précises de la tumeur.

 

Ce jeudi là, je me brossais les mains et les avant-bras avec confiance. Pour une fois, le cas était difficile mais pas désespéré. Ce n’était probablement pas une de ces méchantes tumeurs gliales à évolution rapide qui emporte le malade en deux, trois mois malgré tous les traitements actualisés.

 

Mais bien que les caractéristiques de l’Imagerie penchaient dans ce cas pour une tumeur bénigne, rien n’est certain avant que ne tombe le verdict de l’examen microscopique de la pièce d’exérèse. Une fois l’opération en cours, le temps qui reste entre l’acte et le verdict est de vingt minutes à une heure. Le malade reste alors installé sur la table d’opération, le volet de trépanation redéposé sur le cerveau précédemment dénudé. 

 

J’avais averti la patiente qu’il était probable que l’entièreté de la tumeur ne puisse pas être réséquée en raison de sa dimension, 5,5 cm de diamètre. Mais surtout de sa position ; l’angle ponto-cérébelleux, dans l’hémisphère droit, dominant de son cerveau. Très proche du tronc cérébral. A vouloir enlever de manière exhaustive la tumeur, les risques étaient grands de léser des éléments nobles tel le nerf facial. Ou de provoquer une hémorragie cérébrale incontrôlable, une paralysie voire le décès.

 

Enfin lorsque j’aurais dégagé la tumeur, le temps qui reste pour la retirer me serait compté. Je ne voulais pas imposer ces risques à ma patiente. D’autant plus que si une complication devait survenir, cette patiente se trouverait  en moins bon état après qu’avant l’intervention.

J’avais donc prévu de laisser en place une partie de la tumeur. La plus réduite possible. Si la tumeur résiduelle ne dépassait pas 2,5 cm de diamètre, le traitement complémentaire au Gamma Knife, en une seule séance, permettrait, peut-être, de réaliser une opération à visée curative de bon pronostic. Dans cette hypothèse de travail, le temps qui  reste après l’intervention pour réaliser ce programme ne doit pas dépasser trois  mois.

 

Toutes ces pensées occupaient mon propre cerveau pendant les dix minutes de désinfection des mains et d’habillement. Une fois dans la salle d’opération, les yeux rivés au microscope, les doigts maintenant fermement les instruments micro-chirurgicaux, je suis entièrement dans l’accomplissement de l’acte.

 

 Lors de ces interventions délicates et longues, le temps qui reste s’égrène minute par minute, inexorablement. De sorte qu’au point limite de la durées tolérable pour la patiente le temps qui reste s’est écoulé et il faut en finir.

 

D’ailleurs l’anesthésiste insiste. Déjà pratiquement neuf heures de narcose .Le temps qui reste est égal à zéro.

Annie Boisdenghien.

 

… Je ne sais combien de jours il m’est donné de vivre. Mais je sens que mes mains se vident de plus en plus… je m’aperçois que plus de huit mille jours se sont échappés de mes mains…

        Ce matin, quand je me suis levé, le soleil a envoyé obliquement, dans ma petite chambre, deux ou trois carrés de lumière… le temps s’esquive à travers ma cuvette d’eau, quand je me lave les mains. Il s’en va en franchissant mon bol, lorsque je prends mon repas. Et il s’envole devant mes yeux fixes, pendant que je médite… Conscient de sa rapidité, j’étends les bras, essayant de le retenir. C’est ainsi qu’il se sauve en frôlant mes mains. Le soir, étendu sur mon lit, je le sens franchir lestement mon corps pour s’en aller en rasant mes pieds. Quand j’ouvre les yeux et que je revois le soleil, c’est encore une journée qui m’échappe…
         Le temps qui s’en va ressemble à une fumée légère chassée par la brise… En ce monde je suis venu tout nu. Est-ce aussi tout nu que je le quitterai ?…
Zhu Ziqing, La fuite du temps
 
  Sois tranquille, cela viendra ! 
Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin
du poème, plus que le premier sera proche
de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.
Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches
ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche
la pire soif, la douce bouche avec ses cris
doux, même quand tu serres avec force le noeud
de vos quatre bras pour être bien immobiles
dans la brûlante obscurité de vos cheveux,
elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,
elle vient : d’un à l’autre mot tu es plus vieux.
Philippe Jaccottet, L’Effraie (1953), éditions Gallimard
(Choisi et lu par Kaltoum Khalil)

 

Combien de temps me reste-t-il ?

 

Deux heures et trente minutes avant qu’elle n’arrive. Nous nous sommes rencontrés sur Meetic, voilà six ou sept mois. Sa photo la présentait avenante, correspondant  aux critères physiques souhaités. Ses centres d’intérêt s’accolaient aux miens. Elle ne semblait pas être trop portée sur la dix-septième lettre de l’alphabet, ce qui m’arrangeait. Il n’existait pas, dans son profil, cette phrase : « et +, si affinités (fallait-il vraiment une « s » ? ».  C’était déjà cela de gagné. Mais on ne sait jamais ce qui peut se passer.

Je rentre de mon travail de jardinier, crasseux, boueux, puant la sueur. Deux heures et trente minutes. Elle va venir partager le repas du soir , qui n’est pas prêt. Je dois encore me laver, me raser, mettre du « sent bon », me changer, mettre de l’ordre dans mon salon, dans ma cuisine (merde ! une vaisselle de trois jours), dans la salle de bains (Une semaine que je n’ai plus entretenu l’évier), peut-être changer les draps du lit (On ne sait jamais ce qui peut se passer), cacher les bouteilles de vin vides (J’avais écrit NB dans la case « caractéristiques »), vider les cendriers (J’avais écrit  NF dans la case « caractéristiques »), passer l’aspirateur sur le vieux tapis d’Orient du salon recouvert de reliquats de cacahuètes, choisir le repas que je me proposais de cuisiner entre mes incontournables : salade liégeoise, Osso Bucco, Navarin d’agneau, couscous et quelques chinoiseries– pour ne citer que ceux-là -  et faire les courses au Super Marché (J’avais écrit « adore cuisiner », dans la case « caractéristiques »… ce qui est vrai, mais quand même, pas deux heures et trente minutes avant la rencontre). Devant l’échéance, les minutes comptent triple ou quadruple car je n’ai pas droit à l’erreur. Je dois aussi choisir la musique et, éventuellement, faire une liste intellectuelle des sujets de conversation (Est-ce utile de parler du passé, de mes écrits, de mes expéditions en Himalaya, des voyages). Je m’assieds et me roule une cigarette (Ne pas oublier d’aérer). Vais-je faire tout cela ou l’emmener dans un petit « resto sympa » de ma villette à la con ?  Dès lors, plus de courses à faire, plus de vaisselle : juste rendre à mon cadre de vie un aspect propret. Je me sers un verre de vin (Ne pas oublier de me laver les dents et de sucer un bonbon à la menthe).  Plus que deux heures. Nous irons au restaurant (voir si j’ai assez d’argent). Lequel ?  Chinois, italien, cuisine française, savoyarde ?  Allez, je vais me faire beau, mettre du pshitt-pshitt en-dessous de mes bras, passer l’aspirateur et enlever la poussière la plus visible sur les meubles. Je téléphone et réserve au restaurant savoyard – il en jette ! -. Encore quarante-cinq minutes. Il faudrait quand même que j’aille acheter de quoi proposer un apéritif (Sans alcool, bordel). Des jus. Je déteste cela. Je fonce au magasin et – on ne sait jamais – j’achète une bouteille de vodka (Je connais le truc pour que cet alcool ne se sente pas).  Quinze minutes encore. Je tourne en rond en vais fumer sur le perron. Je me lave les dents après chaque cigarette. Cette bonne femme m’emmerde déjà. Prévoir le reproche est déjà un reproche. Une voiture arrive, se gare dans la cour de ma maison. J’espionne, ne me montrant pas. Elle ne correspond pas du tout à la photo de Meetic. De plus, elle a trois chiens, (un petit et deux immondes gros) qu’elle sort de sa bagnole. J’ouvre la porte, souriant très jaune. Une minute. Nous nous sommes serrés la main : une grappe de raisins mous. Trente secondes : « les chiens vous gênent « ?

J’ai répondu « oui ».  Elle a remballé ses bestioles et j’ai téléphoné au restaurant, pour annuler la réservation. J’ai mangé les restes de la veille et me suis endormi, serein, en pensant à la journée de travail qui m’attendait, le lendemain. J’ai aussi annulé mon abonnement à Meetic. Aujourd’hui, je pense que le temps qu’il me reste à vivre, l’avenir quoi, ne dépend que de moi.

Jclegros  mars 2013     

 

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Dessin Marc Bolly

 

traverse @ 7 h 23 min
Enregistré dans Non classé
« On s’occupe de vous! »

Posté le Mercredi 30 janvier 2013

 

 

 

Gravure: Belgeonne

Texte: Alain Germoz

Lancé de Feuillets de corde à la Librairie 100 Papiers (Schaerbeek)  le 27 janvier 2013.

Lectures Feuillets: Magali Fourez, Eric Piette et Daniel Simon:

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Invités: Pascal Graulus et Pierre Ergo: fichier mp3 Feuillets de corde8-Invités

Textes: http://www.traverse.be/feuillets-de-corde.php

Vidéo, Jacques Deglas: http://www.traverse.be/on-s-occupe-de-vous.php

Photos: Claude Martin.

Avec: Véronic, Marie-Hélène, Kaltoum, Eric, Magali, Jacques, Pierre, Pascal, Mike, Julien, Lucia, Antonella, Claude, Marc, …

Merci à elles et eux…

Décès de notre ami Germoz: http://traverse.unblog.fr/2013/07/05/alain-germoz-dun-pas-leger-sen-est-alle/

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Alain Germoz

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Version gore par Marc Boly.

traverse @ 12 h 58 min
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Le sport m’a tuer

Posté le Dimanche 30 septembre 2012

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Texte de Jean-Claude Legros

Gravure de Jean Coulon

Lancement à la Librairie 100 Papiers le 23 septembre 2012

Textes: http://www.traverse.be/feuillets-de-corde.php

Vidéo Jacques Deglas: http://www.traverse.be/le-sport-m-a-tuer.php

Jean-Claude Legros lit « Le sport m’a tuer »:fichier mp3  jclegros-Le sport m’a tuer

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Lectures (Podcasts) et vidéo de Jacques Deglas bientôt…

 

 

 

traverse @ 15 h 42 min
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N°6 Ne pas mourir idiot

Posté le Jeudi 19 juillet 2012

N°6: Ne pas mourir idiot

Texte: Milady Renoir – Gravure: Elisabeth Bronitz

Lancement à 100 Papiers le 1er juillet 2012

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photos Eric Piette

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photos Sylvie Girault

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Milady Renoir

Photos DS

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(, à suivre)

Podcast son de la rencontre bientôt (avec lecture de Milady Renoir)

traverse @ 10 h 42 min
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N°5 Pas de souci

Posté le Jeudi 19 juillet 2012

N°5 Pas de souci

Texte: Eric Piette – Gravure: Johanna Matlet

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 Librairie 100 Papiers – mai 2012

Photos Ben Weisgerber

(Site: http://www.benweisgerber.com/?home )


.Feuillets de corde N°5, « Pas de souci » Texte de Eric Piette – Gravure: Johanna Matlet. mai 2012, réalisation Jacques Deglas,
 http://www.traverse.be/pas-de-souci.php

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traverse @ 10 h 14 min
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N°4 Femme à la mer

Posté le Jeudi 19 juillet 2012

N° 4: Femme à la mer

Texte: Kenan Görgün – Gravure: Martine Souren

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avril-mai à la Librairie 100 Papiers

Photos Ben Weisgerber

Feuillets de corde N°4 ; Femme à la mer - Texte : Kenan Görgün, gravure Martine Souren, avril-mai, 2012. Réalisation Jacques Deglas, production Traverse asbl, 2102.

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Kenan Görgün

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Rolande Denis

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Isabelle Telerman

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Ben Weisgerber …Photographe

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Laetitia Nyirabagabe au son

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Diana Gonnissen

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A droite Claude Martin

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Pause devant la Librairie 100 papiers

traverse @ 1 h 15 min
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