Le temps qu’il nous reste

Posté le 16 avril 2013

Le temps qu'il nous reste temps-quil-nous-reste.jpeg-213x300

Photo: Ben Weisgerber / Texte: Italia Gaeta

temps-quil-nous-ok-light-blancweb-300x300

temps-quil-nous-ok-ambren-et-b-web-300x300

temps-quil-nous-ok-echoue-n-et-bweb-300x300

temps-quil-nous-ok-echoueok-web-300x300

Photos : Ben Weisgerber accorde une importance prédominante au regard et aux sortilèges qu’il produit. Son attention est tendue par les mises en scène de la lumière. Expose régulièrement en Belgique et à l’étranger. Pilote dorénavant les questions photos pour les Feuillets. www.benweisgerber.com/

 

Texte:

Nadia était fatiguée. Des cernes soulignaient son regard, ses yeux étaient brillants et les seaux remplis d’eau savonneuse, lourds. Elle attendait debout dans la cuisine que tous les clients aient quitté le salon et regagné leur chambre. Ils étaient quatre encore sans compter Monsieur Dupont qui trépignait sur place. Demain, une conférence sur les derniers progrès en matière de prothèse dentaire devait avoir lieu à la Faculté de Mons. Ils étaient dentistes, s’étaient rencontrés dans la soirée et semblaient s’être découverts de nombreux points communs. Ils parlaient depuis des heures. Ils élevaient la voix, Nadia les entendait depuis la cuisine. Ils parlaient de la fin du monde qui avait été annoncée prochainement, trente-trois jours plus tard exactement. Chacun disait comment il passerait ses derniers jours sur terre. C’était écœurant de mièvrerie, Nadia en avait la nausée. Ils étaient tous d’accord pour partager ce moment avec leur famille, leur femme, leurs enfants et leurs amis proches. Amen !

 

Ils avaient enfin regagné leur chambre. Monsieur Dupont , soulagé, avait commandé sa bouteille de whisky et il était monté pour s’enivrer comme tous les soirs.

Nadia avait pris la raclette, elle frottait le sol sans oublier l’arrière du bar et le coin près de la fenêtre. C’était à ce moment précis de la journée que sa vie lui pesait le plus quand elle regardait à travers la fenêtre le soir qui tombait. Un bruit l’avait fait se retourner. Monsieur Dupont était venu rechercher une deuxième bouteille de whisky. La bouteille lui avait échappé des mains. Nadia restait à le regarder tremper ses pieds dans l’alcool.

- Nadia, qu’est-ce que vous attendez pour nettoyer ?

Le chef de la réception, monsieur Henri, la regardait les sourcils froncés et les bras croisés.

En tremblant, elle avait pris son seau, sa raclette et son torchon. Elle frottait le sol tellement fort que la raclette s’était brisée. Elle était restée le morceau de bâton en main le regard perdu au-delà de la fenêtre, au-delà du temps.

+ 33

Le corps serré dans son tailleur strict, Nadia vérifiait les réservations. Elle avait reçu bien des félicitations pour l’originalité du décor et du menu de son restaurant. Elle recevait ce soir les plus grands : des chanteurs, des stylistes, des comédiens et hommes de pouvoir. Ils se bousculaient tous pour faire partie des invités du jour. Comme à chaque fois, il n’y avait que des hommes. Pourquoi aucune femme ne franchissait jamais l’entrée de ce restaurant ? Pourquoi aucun homme n’y emmenait sa conquête, son amie, sa chérie ? Nadia souriait. Elle savait qu’aucune femme ne l’égalait. Elle était non seulement très belle mais d’une sensualité à fleur de peau, le parfum sauvage de son corps rendait les hommes presque fous. Elle choisissait chaque soir les élus, ceux qui repartiraient le cœur bouleversé par un baiser, une caresse ou plus encore. Quand l’envie la prenait, elle entraînait un homme dans la cuisine près du placard à balais. Là, elle relevait la jupe. Souvent, elle ne portait rien dessous. Elle regardait l’homme et l’invitait en riant.

-Allez, prends-moi !

Dès que Nadia avait joui, elle le rejetait sans un mot le regard dur. Elle le congédiait. Le prince déchu mendiait tout le reste de la soirée un sourire, une caresse mais Nadia n’aimait pas se resservir du même plat.

Au suivant !

-Bon sang, Nadia. Que faites-vous agrippée à la porte du frigo ? Un peu de décence, voyons !

Monsieur Henri, une moue de dégoût sur les lèvres, semblait en colère. Il avait renvoyé la jeune fille. Elle était partie sans dire un seul mot.

-33

Elle se rappelait le sourire édenté de la marieuse, tout le monde l’appelait « ma tante ». On faisait appel à elle dès qu’une jeune fille était en âge de se marier. Nadia n’avait pas encore 14 ans mais son père la trouvait trop rebelle, toujours prête à discuter ou argumenter. Il avait décidé.

-Toi, il te faut un mari pour te dresser. Tu apprendras à baisser les yeux et à obéir .

Il avait appelé ma tante.

-Trouve-lui un neveu, c’est comme ça dans le village qu’on appelait le futur marié.

-Je veux qu’il soit dur, sévère. Je veux qu’il la mate. Il peut faire ce qu’il veut avec elle mais il doit être le chef.

Ma tante avait trouvé la perle rare. Il avait 50 ans, des maîtresses à pleuvoir et surtout le désir de perpétuer sa race : un vrai étalon au regard d’acier et à la main lourde, dès la première rencontre.

Curieuse, Nadia, le regardait fixement, il l’avait giflée, ses lèvres saignaient.

-Devant moi, je veux que tu sois toujours souriante, heureuse d’accueillir ton époux. Capisce ? Tiens, cela t’aidera peut-être.

Et il avait ricané, il avait mis dans la main de Nadia un nez de clown qu’elle avait fourré dans sa poche presque honteuse.

 

Elle avait profité du sommeil de la nuit pour s’enfuir par la fenêtre de sa chambre. Elle avait marché longtemps, traversé plusieurs villes et fait dix mille boulots. Personne n’était parti à sa recherche. Elle s’était acheté une nouvelle identité, elle s’appelait Nadia Verdi. Elle avait pris le train pour une petite ville du Nord de la France pour commencer une nouvelle vie.

33

Deux heures du matin, elle se retrouvait dans sa chambre minable dans un immeuble de la banlieue carolorégienne  : une pièce enfumée et humide où elle faisait semblant de dormir.

4 heures du matin. Impossible de fermer les yeux !

Elle avait de plus en plus souvent recours à ses rêves éveillés, de minables rêves érotiques, même ses songes étaient bon marché. Elle s’était levée et était sortie dans la rue déserte. Elle marchait dans l’aube naissante, elle avait du mal à respirer, elle avait chaud, froid. Elle avançait sans savoir où elle allait. Elle avait marché pendant deux heures, elle avait traversé deux villages et n’avait aucune idée de l’endroit où elle était. Six coups avaient sonné aux cloches d’une église. Nadia avait posé les yeux sur de petites silhouettes en noir qui se dirigeaient toutes vers le même endroit.  Elle les avait suivies. Assise au fond de l’église, elle assistait à l’office, elle les regardait. Elle se sentait comme eux toute ratatinée de l’intérieur. Elle suivait leur bouche qui remuait doucement pour prier, leurs mains qui tremblaient, elle croyait même parfois entendre des soupirs… de désir ?

Elle se sentait hypnotisée, incapable de quitter des yeux toutes ces ombres, fascinée malgré elle. Leur bouche s’ouvrait en frémissant presque pour recevoir l’Ostie et leur visage se transformait comme après l’amour.

Nadia en frémissait de plaisir.  Elle assistait à leur orgasme quotidien.

Six heures et demie, ils étaient tous repartis. Nadia restait assise près de la statue de la Vierge entourée de roses blanches. Alors le curé s’était approché.

-Je peux faire quelque chose pour vous ?

Il portait une moustache poivre et sel tellement longue que des poils se glissaient dans sa bouche quand il parlait. Nadia aurait voulu s’enfuir. Elle avait fourré les mains dans ses poches pour que le curé ne les voit pas trembler. Tout au fond, ses doigts avaient effleuré un nez rouge tout neuf. Alors Nadia avait ri aux éclats. Elle avait soulevé sa jupe haut sur les cuisses. Le regard troublé du curé la faisait déjà défaillir de plaisir. Elle lui avait chuchoté :

-Crucifie-moi.

La nouvelle avait vite fait le tour du village. Le curé avait une nouvelle bonne. Elle semblait sérieuse, polie et surtout très souriante. Elle avait l’âge du Christ : 33 ans.

 

Texte : Italia Gaeta a baigné dans le monde des histoires transmises par sa famille. Aujourd’hui, elle travaille des contes traditionnels et des récits de vie qu’elle prend plaisir à mettre en scène. Elle est auteure de « Laide » et de « Lee. Histoire d’une adoption » aux Editions Couleur livres, collection Je.

 

Contre-édito 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie »

Apollinaire, Zone.

  

            Ces corps caressés, serrés, chauds ; ces corps raides, dépossédés, rongés. Ta main tremble. Vacillent les visages des vivants et des morts. L’oreille, parfois, prend forme.  

            L’horloge séquence la nuit, le silence, l’ennui.

            Et puis, tu marches. Tu écoutes la chansonnette des amours sincères, tu voudrais apprendre le poker, et les réverbères masquent la lune.

            La poussière des promesses, la présence de toutes les Jeanne des express internationaux (Ô Blaise, sommes nous ?) ; toi, debout, sur un quai après avoir joué à la roulette russe.

            Tu épuises le face-à-face à l’heure du loup. 

            Des corps écœurés et surpris de tenir, tu fais des alliés ; ils ont parfois l’épaisseur d’un aller et retour sur lequel tu griffonnes. Et tu inventes des raisons de reprendre, essoufflé.

           Le temps qu’il te reste grésille. Tu as été en retard toute ta vie. En vibrant, le camion poubelle emporte les sacs jaunes.

 

E.P.

 

Edito: 

« Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
c’est de ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d’eux »

Le petit bal perdu (extrait), Bourvil

Sur le quai des corps, des objets, des misères, des amours, du temps éparpillé, dehors, dedans, infidèle, inégal et radical, temps perdu et à perdre, tendu comme un diable bondissant de nulle part, nous saisit l’épaule, nous entraîne à l’insu des comètes dans un endroit très mal famé, mal fagoté, par manque de temps peut-être, des Grands Propriétaires.

Et me voilà, à cet instant, au bord, en zone interlope, hinterland infini où je vais en éclaireur parfois dans l’insomnie féroce de la répétition, je regarde l’horloge, le train entre en gare bientôt, mon ticket est déjà poinçonné, alentour, ça court et ça s’inquiète des horaires de la même façon qu’hier et que demain, c’est bientôt l’heure, le train va arriver, je suis curieux des prochaines étapes.

DS

Présentation à la librairie Cent Papiers le 31 mars de 15 à 17h

par Eric Piette et Daniel Simon

Réalisation Jacques Deglas: http://www.traverse.be/le-temps-qu-il-nous-reste.php

p1010473-300x195

 

p1010443-300x225

 

p1010444-300x225

p1010446-300x225

p1010447-300x225

p1010448-300x225

p1010449-300x225

p1010450-300x225

p1010454-300x225

 

p1010472-300x225

p1010469-300x225

p1010468-300x225

p1010467-225x300

p1010466-225x300

p1010464-225x300

p1010464-225x300

p1010463-300x225

p1010462-300x225

p1010459-300x225

Photos Eric Piette

Vidéo de Jacques Deglas suit et Podcast des lectures

Invités:

feuillets de corde et temps de glace: le tps qui reste

 

il est quatre heures du matin

elle le sent, elle ne va pas se rendormir

 

c est le printemps dans ce satané pays, il a encore neigé..

hier soir , elle a mal tiré les occultants , ainsi,  elle peut encore  apercevoir, par l interstice, un petit bout de ciel de nuit, livide, où se detache le squelette d un arbre nu, comme un presage..

 

elle enfonce sa tête dans l oreiller de plumes, relève ses couvertures et caresse automatiquement son corps nu, lui aussi comme cet arbre qui refuse de bourgeonner en ce faux printemps, son corps enfoncé définitivement dans un  hiver létal

 

la peau est encore tannée par le soleil des iles et douce, son corps , elle le connait parfaitement, c est un sac de coutures

elle le connait si l on peut dire, sous toutes ses coutures

le ventre est un peu replet et doux, elle arrive au pubis qu elle a voulu glabre, le caresse doucement jusqu’ à la béance qui libère des arômes celestes, enivrants de vie

elle jette un autre coup d oeil dehors où se remettent à tomber des flocons anesthesiants de volupté sur ses blessures qui ne se refermeront jamais

bientôt des pluies de l au delà du monde, des pluies venimeuses viendront ruisseler à travers un azur dément sur l étendue malade de son esprit

 

le medecin lui a affirmé : « un mois, maximum »…

lle sait, donc.

 

elle continue de se parcourir doucement sous  la chaleur bienfaisante de son édredon

 

le temps qui reste, elle va l occuper à transformer ce mécanisme branlant en sensations divines, en fulgurances

 

demain elle appellera M, il ne saura rien de son drame

il continuera à l aimer, à la célébrer , à transformer ce corps de douleur en mane de plaisir

 

alors, elle oubliera, elle l aimera aussi comme on aime un alchimiste, elle aimera aussi ce corps à l histoire impitoyable

elle se dira, pour se rassurer que DIEU existe,  qu il y a des ailleurs plus cléments

pensera tout bas « DIEU je ne dis pas que tu n es pas, je dis juste que je ne suis plus »

le denouement sentira la chair à plein nez

il sentira la fête, la celebration rayonnante de la complémentarité entre le souffle ultime de la chair et la respiration haletante de la pensée

 

un jour, un jour à la fois

laissez moi la resurrection de la chair, l esprit se libère à l approche de l inéluctable

 

le temps qu il me reste

je veux l arracher definitivement au vertus rassurantes de la raison, mourir folle comme j ai vecu

le temps qu il me reste se comptera en caresses, en tango des peaux

 

elle pense à deux phrases si similaires et si opposées

« je compte les jours »

« mes jours sont comptés »

elle sourit

le jour se lève

 

Susy Cohen

LE TEMPS QUI RESTE /  LE TEMPS QUI ME RESTE ?

Parole imaginée de neurochirurgien

17 février 2011

« Ars longa, vita brevis »

 

Jeudi matin. Grosse matinée opératoire ! Les cas les plus lourds. Ceux pour lesquels Il est indispensable que tous les membres superspécialisés de l’Equipe soit présents et en forme. Ceux qui s’occupent d’installer le cadre de navigation stéréotaxique. Cadre sans lequel rien ne peut s’accomplir. Ceux qui les guident pour l’emplacement des broches intracrâniennes en vérifiant avec une rigueur millimétrique que les images de la Résonance Magnétique livrent les coordonnées précises de la tumeur.

 

Ce jeudi là, je me brossais les mains et les avant-bras avec confiance. Pour une fois, le cas était difficile mais pas désespéré. Ce n’était probablement pas une de ces méchantes tumeurs gliales à évolution rapide qui emporte le malade en deux, trois mois malgré tous les traitements actualisés.

 

Mais bien que les caractéristiques de l’Imagerie penchaient dans ce cas pour une tumeur bénigne, rien n’est certain avant que ne tombe le verdict de l’examen microscopique de la pièce d’exérèse. Une fois l’opération en cours, le temps qui reste entre l’acte et le verdict est de vingt minutes à une heure. Le malade reste alors installé sur la table d’opération, le volet de trépanation redéposé sur le cerveau précédemment dénudé. 

 

J’avais averti la patiente qu’il était probable que l’entièreté de la tumeur ne puisse pas être réséquée en raison de sa dimension, 5,5 cm de diamètre. Mais surtout de sa position ; l’angle ponto-cérébelleux, dans l’hémisphère droit, dominant de son cerveau. Très proche du tronc cérébral. A vouloir enlever de manière exhaustive la tumeur, les risques étaient grands de léser des éléments nobles tel le nerf facial. Ou de provoquer une hémorragie cérébrale incontrôlable, une paralysie voire le décès.

 

Enfin lorsque j’aurais dégagé la tumeur, le temps qui reste pour la retirer me serait compté. Je ne voulais pas imposer ces risques à ma patiente. D’autant plus que si une complication devait survenir, cette patiente se trouverait  en moins bon état après qu’avant l’intervention.

J’avais donc prévu de laisser en place une partie de la tumeur. La plus réduite possible. Si la tumeur résiduelle ne dépassait pas 2,5 cm de diamètre, le traitement complémentaire au Gamma Knife, en une seule séance, permettrait, peut-être, de réaliser une opération à visée curative de bon pronostic. Dans cette hypothèse de travail, le temps qui  reste après l’intervention pour réaliser ce programme ne doit pas dépasser trois  mois.

 

Toutes ces pensées occupaient mon propre cerveau pendant les dix minutes de désinfection des mains et d’habillement. Une fois dans la salle d’opération, les yeux rivés au microscope, les doigts maintenant fermement les instruments micro-chirurgicaux, je suis entièrement dans l’accomplissement de l’acte.

 

 Lors de ces interventions délicates et longues, le temps qui reste s’égrène minute par minute, inexorablement. De sorte qu’au point limite de la durées tolérable pour la patiente le temps qui reste s’est écoulé et il faut en finir.

 

D’ailleurs l’anesthésiste insiste. Déjà pratiquement neuf heures de narcose .Le temps qui reste est égal à zéro.

Annie Boisdenghien.

 

… Je ne sais combien de jours il m’est donné de vivre. Mais je sens que mes mains se vident de plus en plus… je m’aperçois que plus de huit mille jours se sont échappés de mes mains…

        Ce matin, quand je me suis levé, le soleil a envoyé obliquement, dans ma petite chambre, deux ou trois carrés de lumière… le temps s’esquive à travers ma cuvette d’eau, quand je me lave les mains. Il s’en va en franchissant mon bol, lorsque je prends mon repas. Et il s’envole devant mes yeux fixes, pendant que je médite… Conscient de sa rapidité, j’étends les bras, essayant de le retenir. C’est ainsi qu’il se sauve en frôlant mes mains. Le soir, étendu sur mon lit, je le sens franchir lestement mon corps pour s’en aller en rasant mes pieds. Quand j’ouvre les yeux et que je revois le soleil, c’est encore une journée qui m’échappe…
         Le temps qui s’en va ressemble à une fumée légère chassée par la brise… En ce monde je suis venu tout nu. Est-ce aussi tout nu que je le quitterai ?…
Zhu Ziqing, La fuite du temps
 
  Sois tranquille, cela viendra ! 
Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin
du poème, plus que le premier sera proche
de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.
Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches
ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche
la pire soif, la douce bouche avec ses cris
doux, même quand tu serres avec force le noeud
de vos quatre bras pour être bien immobiles
dans la brûlante obscurité de vos cheveux,
elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,
elle vient : d’un à l’autre mot tu es plus vieux.
Philippe Jaccottet, L’Effraie (1953), éditions Gallimard
(Choisi et lu par Kaltoum Khalil)

 

Combien de temps me reste-t-il ?

 

Deux heures et trente minutes avant qu’elle n’arrive. Nous nous sommes rencontrés sur Meetic, voilà six ou sept mois. Sa photo la présentait avenante, correspondant  aux critères physiques souhaités. Ses centres d’intérêt s’accolaient aux miens. Elle ne semblait pas être trop portée sur la dix-septième lettre de l’alphabet, ce qui m’arrangeait. Il n’existait pas, dans son profil, cette phrase : « et +, si affinités (fallait-il vraiment une « s » ? ».  C’était déjà cela de gagné. Mais on ne sait jamais ce qui peut se passer.

Je rentre de mon travail de jardinier, crasseux, boueux, puant la sueur. Deux heures et trente minutes. Elle va venir partager le repas du soir , qui n’est pas prêt. Je dois encore me laver, me raser, mettre du « sent bon », me changer, mettre de l’ordre dans mon salon, dans ma cuisine (merde ! une vaisselle de trois jours), dans la salle de bains (Une semaine que je n’ai plus entretenu l’évier), peut-être changer les draps du lit (On ne sait jamais ce qui peut se passer), cacher les bouteilles de vin vides (J’avais écrit NB dans la case « caractéristiques »), vider les cendriers (J’avais écrit  NF dans la case « caractéristiques »), passer l’aspirateur sur le vieux tapis d’Orient du salon recouvert de reliquats de cacahuètes, choisir le repas que je me proposais de cuisiner entre mes incontournables : salade liégeoise, Osso Bucco, Navarin d’agneau, couscous et quelques chinoiseries– pour ne citer que ceux-là -  et faire les courses au Super Marché (J’avais écrit « adore cuisiner », dans la case « caractéristiques »… ce qui est vrai, mais quand même, pas deux heures et trente minutes avant la rencontre). Devant l’échéance, les minutes comptent triple ou quadruple car je n’ai pas droit à l’erreur. Je dois aussi choisir la musique et, éventuellement, faire une liste intellectuelle des sujets de conversation (Est-ce utile de parler du passé, de mes écrits, de mes expéditions en Himalaya, des voyages). Je m’assieds et me roule une cigarette (Ne pas oublier d’aérer). Vais-je faire tout cela ou l’emmener dans un petit « resto sympa » de ma villette à la con ?  Dès lors, plus de courses à faire, plus de vaisselle : juste rendre à mon cadre de vie un aspect propret. Je me sers un verre de vin (Ne pas oublier de me laver les dents et de sucer un bonbon à la menthe).  Plus que deux heures. Nous irons au restaurant (voir si j’ai assez d’argent). Lequel ?  Chinois, italien, cuisine française, savoyarde ?  Allez, je vais me faire beau, mettre du pshitt-pshitt en-dessous de mes bras, passer l’aspirateur et enlever la poussière la plus visible sur les meubles. Je téléphone et réserve au restaurant savoyard – il en jette ! -. Encore quarante-cinq minutes. Il faudrait quand même que j’aille acheter de quoi proposer un apéritif (Sans alcool, bordel). Des jus. Je déteste cela. Je fonce au magasin et – on ne sait jamais – j’achète une bouteille de vodka (Je connais le truc pour que cet alcool ne se sente pas).  Quinze minutes encore. Je tourne en rond en vais fumer sur le perron. Je me lave les dents après chaque cigarette. Cette bonne femme m’emmerde déjà. Prévoir le reproche est déjà un reproche. Une voiture arrive, se gare dans la cour de ma maison. J’espionne, ne me montrant pas. Elle ne correspond pas du tout à la photo de Meetic. De plus, elle a trois chiens, (un petit et deux immondes gros) qu’elle sort de sa bagnole. J’ouvre la porte, souriant très jaune. Une minute. Nous nous sommes serrés la main : une grappe de raisins mous. Trente secondes : « les chiens vous gênent « ?

J’ai répondu « oui ».  Elle a remballé ses bestioles et j’ai téléphoné au restaurant, pour annuler la réservation. J’ai mangé les restes de la veille et me suis endormi, serein, en pensant à la journée de travail qui m’attendait, le lendemain. J’ai aussi annulé mon abonnement à Meetic. Aujourd’hui, je pense que le temps qu’il me reste à vivre, l’avenir quoi, ne dépend que de moi.

Jclegros  mars 2013     

 

marcbolly-temps.jpeg1-205x300

 

Dessin Marc Bolly

 

Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire