« Ma deuxième langue »

Posté le 29 décembre 2013

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Les Feuillets de corde

« Ma deuxième langue »

fichier pdf Feuillets de corde N12 

PARABOLES

Octobre-décembre 2013

Lancement du N°12

dimanche 1er décembre 2013 de 15h-17h

nous accueillerons l’écrivain Corinne Hoex

(Présentation de son travail romanesque par Daniel Simon

et de son oeuvre poétique par Eric Piette)

avec le photographe Daniel Locus

 CH.JPEG

Daniel Locus, Eric Piette, Corinne Hoex, Daniel Simon

Corinne Hoex lit un extrait de son livre « Le grand menu »:

https://soundcloud.com/user-750795099-90825386/corinne-hoex-lit-un-extrait-de-son-livre-le-grand-menu

 

Texte de Corinne Hoex

 

Parmi les quelque six mille langues du monde, un grand nombre est menacé d’extinction à plus ou moins brève échéance. Ce phénomène s’accélère d’année en année. L’Unesco fournit des chiffres : 50 % des langues sont en danger de disparition ; une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines ; si rien n’est fait, 90 % des langues vont probablement disparaître au cours de ce siècle.

Le muscle le plus fort de l’organisme est la langue.

Je veux la langue. Il me la faut en bouche. Si elle s’échappe, je me jette sur la première qui passe. Mordre. Meurtrir. Saisir la chair vivante. Le rat tiède du dedans. Le rôdeur humide aux yeux brillants qui traque le chat noir de ma gorge. Miaulement rauque au mufle rose.

Je veux la langue jusqu’à la rompre. Je la dresse, verticale, divisée par un zip. Je l’érige, écarlate, éclairée de papilles, sur le golgotha de ma glotte, brigande aiguë qui se délivre. Je l’étire jusqu’à toi en sa traction impitoyable. Frein forcé. Arraché. Muscle saillant, braqué, doublé de veines violettes.

Je veux la langue amoureuse. La langue ravageuse enroulée à la tienne. La pourlécheuse. La lapeuse. La dévoratrice. La barbare.

Je veux l’intarissable. La sécrétante. La langue pavlovienne, réflexe, conjonctive. Bave épaisse, mousseuse, spumeuse, dégoulinante. Bave de crapaud, de boa, de chien, de ver, d’épileptique. Râles. Ruminations. Bave enragée, rebelle. Arrière-goût de colère.

Je veux la langue pour qu’elle mousse. Glandes salivaires exultantes. Parotides. Sous-maxillaires. Sublinguales. Les productives. Les déchaînées. Baves. Baves. Fleuves de baves. Je veux le ptyalisme et la sialorrhée. Baves blanches, vipérines. Écoulements visqueux. Sanies. Boues souterraines. Liqueurs inassouvies. Glaires troubles, écumeux. Rages. Venins. Morsures.

Je veux la langue guerrière. La musculeuse. La barbillonnée. La langue hémorragique, vasculaire, sanglante. Maxillaires belliqueux. Puissants masticatoires.

Je veux la langue mère. La dévastatrice. La saccageuse. La tortionnaire. La maternelle. Haletante. Énorme. Grasse. Orageuse. Pillarde. Pouls battant. Outre pleine. Enflée. Gavée. Bruyante. Tambour de sang.

Je veux la langue percutante, nette, tranchée, formelle. La langue explicite, qui articule les dentales, tape sèchement sur le palais. La langue dominante. L’officielle. La diplomatique. La langue d’État. La nationale.

Je veux la langue châtiée. L’immuable. La tyrannique. La grévisseuse. La robertienne. Chaperonnée par Boileau. Scrutée par Vaugelas. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. La prudente. La timorée. Tournée sept fois. Gardée en poche.

Je veux la langue pompeuse. Sublime. Incantatoire. Grandiose. Liturgique.

Je veux la langue sacrilège. L’intraitable. La blasphématoire. La forcenée. La ricanante. La langue purpurine arrachée par les tenailles du bourreau. Déracinée. Jetée au feu. Maudissante. Rugissante. Imprécatoire. Jaillissement de sang noir. Crachat projeté.

Je veux la langue polyglotte. La discoureuse. La volubile. Je veux en bouche ses exotismes, ses pidgins, ses sabirs et ses espérantos. Je veux ses charabias, ses galimatias, ses volapüks, ses bichlamars, ses baragouins, ses borborygmes. Je veux ses hottentots, ses boschimans, ses tagalogs et ses wolofs.

Je veux la langue en son onomastique, en sa toponymie, en son hydronymie, en son oronymie. La langue en sa glossématique, en sa morphosyntaxe, en sa phonologie. Est-elle flexionnelle ? Isolante ? Holophrastique ? Polysynthétique ? Transpositive ? Agglutinante ? Est-elle à tons ? Est-elle à clicks ? Est-elle casuelle ? Est-elle inversive ?

Je veux la langue péroreuse, la babillarde, la dégoiseuse, la bobardière. Je veux la goguenarde, la narquoise, la trompetante. Je veux la vocalisante, l’arpégeante, la papillonnante, la folâtreuse, l’hyménoptère. Je veux la zézayante, la zozotante, la bégayante, la hoquetante, la postillonnante, la lapsusseuse, la fourcheuse.

 

Mais surtout je veux l’autre langue. La séquestrée. La verrouillée. L’indigne.

— En avez-vous une deuxième ? Une de réserve ? En avez-vous plusieurs comme ça ?

Silence ! Vous ne saurez rien !

— Allons, mon petit, ouvrez ! Allons, tirez la langue ! Ouvrez, mon petit ! Dites Aaaaa ! Allons, ouvrez grand : Aaaaa…!

Halte-là ! Pas si vite ! Lâchez donc vos spatules. Épargnez-moi vos abaisse-langue. Rangez vos manches de cuiller. Vous ne l’aurez pas. Vous ne verrez rien.

Elle est l’inatteignable. L’irréductible. La clandestine. L’étrangère.

Elle est ma souterraine. La gardienne du gouffre. Postée devant la fosse. Le piège obscur. La trappe. L’entonnoir. La boudinière. L’antre spongieux et mauve. L’énorme triperie. Pas de parapet. Aucun garde-fou. Seulement l’à-pic. L’abrupt. Le trou. La basse-fosse. Camisole de force. Labeur de fond de cale. Syllabes monstrueuses accroupies sous la glotte. Un lièvre se tordant et qu’il faudra mâcher.

Elle est ma téméraire, face à la machinerie. Dents volontaires. Couperets. Turbines qui attaquent. Goût salé des tréfonds. Bulle rose qui dort. Confinée en coulisses. Ramassée sous les joues.

Elle est mon inconnue. Sentinelle du vide. Fosse sombre du souffleur. Balustrade branlante. Penchée sur le vent noir. Trouée. Trouée. Ouverte à tous les vents. Ma rapiécée. Mon affamée. Ma primitive.

Elle est mon indomptée. Celle qui ne s’étire pas devant la glace des lavabos dans la lumière blanche du néon. Ne se pointe pas dans le masque. Ne se disperse pas. Ne se dépense pas. N’a jamais parlé, jamais hurlé, jamais rugi. Jamais murmuré. Jamais dit. Ne connaît que l’obscur. La lumière absente.

Elle est ma langue des tréfonds. Ma recluse. Mon emmurée. Mon abyssale. Ma ravalée. Ma scaphandrière. Elle est ma parente, ma pareille, ma deuxième, ma géminée, ma dérobée, ma revenue. Veilleuse de ma nuit. Silence de sphinx. Rougeur ardente de fleur vénéneuse. Moignon terré à fond de gorge. Remuement. Gonflement. Contraction. Contorsion. Avancement. Retirement. Les mots affluent comme du sang. Je la sens s’allonger. Rouleau de chair papillante. Se pousser contre les dents. Ouvrir ! crie-t-elle. Ouvrir !

 

Edito

 

A l’arraché !

Dans ma langue première, le nom des oiseaux, des lèvres, des jambes  des bras, des regards et des bateaux, dans cette langue primale, vagissements, glossolalies, borborygmes, couinements et roucoulades, dans cette langue capitale, brûlures, froidures, coups et blessures, maux de ventre et de tête, voilures et encablures de rêves, dans cette langue initiale, mère et père, mort et pire encore, rougeurs, hontes, festons de trahisons, malversations, machinations et manducations, dans cette langue du début, ba-ba, bu-bu, bi-bi, bo-bo, be-be et balbuties, billevesées et babeluttes, dans cette langue accrochée à la viande, goûteuses rencontres, liquides raclures et puantes investitures, dans cette langue de départ, de quoi se la clouer, se la tenir muette, se la tourner et retourner sept fois dans la bouche première venue, dans ma langue ancienne, de la place, des trous, des plis, des vestiaires, des couloirs, des tunnels et des ponts, de la matière du monde dispersée en chacun pour faire pousser l’autre, la deuxième, la plus subtile et maligne, la plus vile et toujours en retard du sublime, la seule que je vais perdre un jour, avec soulagement, ma deuxième langue.

 

D.S.

 

Contre-Edito

 

« Pour autant qu’on puisse le savoir, cela commença comme ceci :

Ils tournoyaient dans la cuisine. Il comprit :

–        Ardent lévier.

Il fit :

–        Qu’est-ce que tu dis ?

–        Ardent lévier.

–        Qu’est-ce que tu dis ?

Elle répondit :

–        Il ne faut pas jeter le marc dans l’évier. »

 

André Baillon, Délires, « Des Mots, drame cérébral. »

 

Langage appris, apprivoisé.

Détourner, éliminer la ponctuation de la normalité. Les mots manquent : briser la vaisselle par terre. Le corps-à-corps en exutoire pour se défaire d’une mort annoncée. Ne pas accepter les cécités et langues coupées.

De ses grammaires sans temps, grammaires du corps, l’enfant se défait et se replie au sein d’une chambre où les livres ouvrent à une vie plus réelle. Ne plus comprendre où se situe la fiction et sentir le mouvement des points fixes.

Silence. Ça tourneboule. Se déploie, pas à pas, la langue. Trafiquée, bricolée, balbutiée, murmurée, secrète, incomplète, où se perdent les adjectifs, s’ordonnent les métaphores filées. Le langage des autres s’amenuise et prolifère le tracé d’une ligne brumeuse.

Délirer et délier : synonymes incomplets.

E. P.

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Marc Bolly

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